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"Chacun de nous gagnerait à recenser cet herbier intime,

au fond de l'inconscient, où

les forces douces

et lentes de notre vie trouvent

des modèles

de continuité et de persévérance.

Une vie de racines et de bourgeons est au cœur de notre être."

   

Gaston Bachelard.

Le droit de rêver. Introduction

à la dynamique

du paysage.

L'effeuille temps

 

Ma recherche gravite autour de la perception du paysage à travers un travail d'hybridation mêlant matières photographiques et dessin.

La réflexion sur le travail en diptyque a glissé vers la superposition et le désir de volume donnant naissance à un « objet photo / graphique » nommé l'effeuille temps.

Ce processus superpose des bribes de paysages travaillées comme une palette de matières premières picturales.

Percevoir nécessite une distance à l'objet qui fait également partie intégrante du travail de l'image via le traitement numérique. Si les pictorialistes cherchaient à se rapprocher d'un résultat simulant la peinture et l'eau forte, les outils numériques permettent d'inventer d'autres façons de peindre, dessiner, composer avec de nouvelles palettes comme celle des matières photographiques.

Dessin, collage, peinture, gravure ? L'objet réalisé navigue entre les mots et ne s'ancre au final à aucun d'eux.

 

Le malaxage, l'entassement et le mélange de ces multiples couches d'informations aboutissent paradoxalement à une épure. L'accumulation finit par soustraire ce qui n'est pas nécessaire. Emerge alors un « concentré » multicouches de textures et matières abstraites propres à l'expérimentation du lieu.

Travailler sur la perte d'informations par saturation reflète une époque où l'accumulation et la vitesse aboutissent le plus souvent à noyer l'information. Et paradoxalement, l'utilisation d'outils numériques offre aussi les possibilités d'une mémorisation quasi absolue.

 

La superposition des points de vue sur un même endroit, le feuilletage du macro au micro cherche à questionner la complexité et la singularité d'une perception ainsi que le processus de mémoire qui entre en jeu : Comment incorporons-nous un paysage quand nous le percevons ? Quelles zones communes partageons-nous et quelles sont celles qui nous sont singulières ? Comment se tissent ces multiples couches de vécu, mémoires et représentations ?

Nous percevons un feuilleté spatio-temporel coloré de nos expériences...

Nous percevons à travers le souvenir de nos souvenirs... Les strates se superposent,

se combinent, s'entrelacent pour former un assemblage unique qui contribue

à faire monde.

 

Ces feuilletages s'imprègnent également des traces de la vibration du vivant,

du mouvement continu qui nous traverse lors de toute perception ; ils jouent

avec l'impossibilité à saisir un état, un instant ; ceux-ci ne se succèdent plus dans

une linéarité temporelle mais se superposent par un travail de stratification, d'accumulation et combinaisons, d'arrangements presque musicaux, de jeux d'ombres et de transparences sous tendus par le choix des matériaux utilisés : film, calque, plexi.

 

Certaines pièces évoquent le glissement d'un instant à l'autre et la chute vers un inconnu : l'instant d'après "qui ne peut être qu'en cessant d'être"*. Cette mue de chaque instant flotte en suspension dans la mémoire et s'agrège aux perceptions à venir

sur cette matière temps définie par St Augustin* comme composé d'inexistences.

Le résultat tend vers la gravure comme une tentative de fixer l'éphémère, le fugitif

de ces moments qui glissent entre les neurones.

 

Que restera-t-il au fil du temps de l'image perçue ? Des bribes, des brisures fondues ou tissées à d'autres images gardées en mémoire, à d'autres paysages digérés, éprouvés. Certains éléments persisteront et s'agrègeront à d'autres mémorisations créant

des petits mondes stratifiés, des îlots mystérieusement conservés, qui ont été triés, répertoriés et émergeront à nouveau.

 

Les dernières séries explorent les matières minérales qui offrent une autre temporalité.

Reliefs et gros plans de textures mêlées dévoilent des formes organiques. « A leur manière, les pierres avertissent l'esprit qu'il est de plus vastes lois qui gouvernent en même temps l'inerte et l'organique » souligne Roger Caillois dont le livre Pierres a été une source importante d'inspiration pour cette recherche.

Gaston Bachelard dans La Terre et les Rêveries de la Volonté souligne qu' « appartenir non pas à la terre, mais à la roche, c'est là un grand rêve [...] Grand rêve animiste pour plonger dans les paysages infinis des roches et écouter battre le cœur des pierres dans la lenteur d'un mouvement à une autre échelle de temps. »

 

Certains micro-paysages ont été glanés sur les plages du Débarquement. Ces plages constituent une succession diversifiée de paysages culturels, reliques évolutives, témoignage laissé par l’événement du Débarquement et par la suite soumis à l’interaction de la nature et des hommes.

Véhicules de mémoire collective, elles se prêtent tout particulièrement à un travail sur la perte ou la conservation des données ; elles représentent un terrain idéal pour exprimer la tension entre l'impermanence du biologique et le culturel qui symbolise, représente, dresse ses mémoriaux pour lutter contre l'oubli.

 

Les textures et formes qui ont émergé au fil du travail évoquent tout particulièrement le morcellement, la perte, tout ce qui disparaît à notre insu, ce qui se transforme... L'érosion inéluctable de la mémoire avec le temps.

L'information s'effrite encore davantage dans la saturation et la vitesse propre à notre époque. Après et même pendant la perte, certains détails persistent à être, s'entêtent sous l'œil singulier de celui qui regarde. D'autres compositions et assemblages nouveaux voient le jour par superposition, condensation.

L'utilisation artistique des outils numériques participe voire renforce alors me semble-t-il l'idée bergsonienne de la possibilité d'extension des facultés de voir propre

à la création et contribue à élargir nos facultés perceptives.

La saturation d'images mène parfois à l'effacement. Ce jeu paradoxal d'accumulation d'informations jusqu'à la disparition s'ancre dans une problématique contemporaine. Paradoxe du trop plein qui conduit à l'épure du peu ou presque rien. De l'opacité à la transparence. La structure circulaire dans laquelle certaines images sont composées évoque également le cycle où les opposés se relient.

 

Concrètement : tirage multicouches à encres pigmentaires sur transparent et papier japon. Série limitée à 7 ex signés et numérotés.

 

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